Mission 4 : les vieux sont l’avenir de l’homme

Ça serait un roman, ou un recueil de textes, sur nos chères têtes grises. Ça causerait de leur place et du regard qu’on leur porte. Peut-être aussi de notre douloureux rapport au temps, cette vaste blague qui n’est jamais qu’une convention, un truc qui n’existe pas vraiment, mais bon, quand même, qui nous fait quelques effets.

Ça fait dans les trois fois rien, quelques morceaux de mots à tricoter pour en faire une écharpe chaude, quelques pelotes de laine à rassembler à droite à gauche.

Extrait :

Je voulais confectionner une tarte. Au chocolat, comme ça j’étais sûre qu’ils adoreraient, ils ne jurent que par ça. Ça faisait longtemps que je n’en avais pas fait. Quand je sors les ingrédients, je les  imagine me gronder, me dire que je vais en mettre partout, que je vais casser le saladier, qu’il est trop lourd pour moi. Ou plutôt, ils me le disent après, et ils ont raison, puisqu’ils rentrent dans la maison et qu’ils me voient par terre, alors que j’arrive pas à me relever, alors qu’il y a des morceaux de verre jusque dans mes pantoufles et de la farine jusque dans mes cheveux. M’en fous, la farine, ça ne se voit pas sur mes cheveux blancs, surtout au milieu des pellicules. Des pellicules, j’en ai tout le temps, il neige souvent sur mes frêles épaules, peut-être que je me fais du souci, peut-être que je commence à mourir du cuir chevelu, à me désagréger. Quand ils rentrent, après avoir sonné rapidement, et qu’ils me trouvent comme ça, ils parlent fort, ils s’affolent, j’entends pas bien mais je vois les ronds horrifiés de leurs bouches, comme s’ils voulaient me faire peur avec la leur, de peur. Hé bé oui je suis vieille, hé bé oui je suis tombée, ils sont censés le savoir que c’est un risque, ce n’est plus censé leur faire peur… Alors ils me demandent depuis combien de temps je suis comme ça, comme si c’était absolument crucial maintenant qu’ils sont là, qu’est-ce que j’en sais, moi, je ne me suis pas chronométrée ! S’ils croient que je vais faire bien attention à tomber pile en face de la pendule du salon ! Ah oui, si j’avais eu cette chance, j’aurai pu leur dire, bien droit dans les yeux, comme pour une question arithmétique du certificat, comme si j’annonçais les scores du loto : « ça fait dix-huit minutes ! » Mais comme je n’en peux plus de voir leurs bouches s’arrondir, leurs bouches qui me crient en silence qu’ils ne savent plus ce qu’il vont bien pouvoir faire de moi, je secoue la tête, je minimise, « je viens de tomber », que je dis.

Et ce n’est pas si faux, après tout ça ne fait pas longtemps, à mon échelle, le temps est si long et si court à la fois, qu’est-ce que j’aurais fait de ces dix-huit minutes de toute façon ? Une tarte, mais ça, c’est plus possible. Le saladier m’a glissé des mains, et en voulant le rattraper j’ai fait tomber la farine, encore une chance que les œufs n’aient pas suivi. La tarte, ah ça pour sûr qu’ils vont trouver que c’est moi. J’ai le cuir chevelu qui se feuillette, et les articulations qui se brisent comme du sable. Feuilletée, sablée, brisée, je suis toutes les tartes à la fois s’ils en ont envie. N’empêche qu’ils pourront penser ce qu’ils veulent, moi au moins je savais les faire, les tartes. Je n’avais pas besoin d’aller acheter ces choses toutes faites dans des tubes en plastique… Remarquez heureusement que ça existe, ça tombe bien qu’ils m’aient encore amené un dessert tout fait, sans ça il n’y aurait pas eu de dessert, et ça m’aurait manqué. Il me faut ma becquée sucrée, quand ils sont là. Pour me consoler, un peu, de les voir s’interroger sur ce qu’ils vont bien pouvoir faire de moi. Rien, ils ne pourront rien en faire. Chaque fois qu’ils viennent, et ce n’est pourtant pas souvent, c’est un miracle si j’arrive encore à me lever pour leur ouvrir la porte. Mais plutôt crever de suite que de le leur dire. Au contraire, je leur montre ma niaque, la dernière fois je leur avais même préparé un gigot aux haricots. Ils avaient été passablement impressionnés, certes davantage par le gros trou sur mon tablier brûlé que par mon expertise de gastronome. Ah là aussi, je m’étais bien faite engueulée, tiens ! Et qu’il faut que j’arrête, et qu’il faut que je fasse attention, et qu’il faut qu’ils me changent le gaz par de l’induction, et que non ça n’était pas possible parce que les poêles seraient trop lourdes, ah ça oui j’en ai entendu ! Déblatérer pendant une demi-heure sur le pourquoi du comment, et finir par se rendre compte que je n’avais pas pu attraper le vieux pot de biafine, et me tirer de force dans ma chambre pour me l’appliquer, en me déshabillant à moitié sans me demander mon avis. Comme si j’avais envie de montrer mes dessous à mon fils. Ah ça oui, je les avais entendus un moment, avec toutes leurs recommandations inutiles. Et je les avais beaucoup moins entendus au moment de manger le gigot, comme quoi elle a beau faire, elle n’est pas forcément une plaie pour tout, la mémé. Mais bon aujourd’hui, pas de tarte. Pas de tarte, et pas de gigot. Et du coup, je me demande bien à quelle sauce je vais être mangée.

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