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L’arbre qui cache la forêt, ou de l’art d’allumer pour des fruits défendus

Faire glisser la zoé dans le silence de l’aurore sur une départementale à flanc de colline.

Pénétrer au détour d’un virage dans une brume qui s’avère être une fumée dense, derrière laquelle de drôles de soleils sont déjà levés : on dirait des débuts d’incendie.

Pour apaiser ma conscience citoyenne, dans ce petit matin déserté par l’humain, petit coup de fil au pompier, qui m’explique que les agriculteurs brûlent des bottes de pailles, tout ce qu’ils trouvent, pour réchauffer les arbres fruitiers trop tôt fructifiant, pour éviter le massacre du gel dans les récoltes. En effet, plus loin, je croise un verger impeccablement jalonné de torches : on a pu investir ici, croiser les doigts, planter des cierges. 

Un -3 clignote sur le cadran devant moi. Spectacle lunaire. Devoir réchauffer l’air parce que l’air se réchauffe et fait trop tôt pousser et les fleurs et les fruits, devoir réchauffer l’air dans la fuite en avant, CO2 mon amour pour qu’on puisse toujours avoir de quoi bouffer.

Il a l’air bien fragile, le temps des cerises, à dénicher tapi sous le grand incendie.

Pour ouvrir les Gates d’un avenir sans désastre, il suffirait de recalculer nos Bills !

La théorie de monsieur (ex-)Microsoft : moins ça sera cher, plus ça va se développer : crois aux Green Premium et aie confiance, mécréant d’effondriste !

Après Barack Obama chez Augustin Trapenard, la perspective de Bill Gates à la Terre au carré du lundi 22 février, chez Mathieu Vidard et Camille Crosnier, j’avoue que ça m’a mise en joie. Que le service public invite des influenceurs de cette trempe, même s’ils ont autant de rapport entre eux que la carpe et le lapin, c’est quand même un peu festival.

Et en guise de festival, j’ai été servie : dans le monde de Bill Gates, pour arracher quelques années dans la course contre les degrés, on mange des raisins en mars, des burgers à la viande artificielle, on continue à se faire griller des toasts, à brancher les climatiseurs, tout en évoquant l’hydrogène qui va nous permettre de transporter tout ça. Et on applaudit Amazon (coucou Vanguard Group et BlackRocks), Google (oh tiens recoucou Vanguard et BlackRocks !) et Macron pour leurs engagements formidables en faveur du climat.

Et tout ça devra bien sûr nous amener à être tous et toutes complètement zéro carbone, et ceci d’ici moins de 30 ans, s’il vous plait.

Ça m’a rappelé mon installation de Windows 10, à l’époque :

« Vous êtes XX ? »

« Non »

« Vous êtes XX ? »

« Non »

…[charge]…

…[charge]…

…[charge]…

« Bonjour XX ! »

« …………………, … _ _ _ … , …………………. . . . . »

J’avais déjà relevé ce petit souci de transmission entre les GAFAM et moi, entre autres.

Pour en revenir à aujourd’hui, toutes ces windows ouvertes sur d’hypothétiques innovations, ça risque de laisser passer un paquet de courants d’air, quand même, manquerait plus qu’on attrape des rhumes. Cela dit, entendre un homme aussi brillant, célèbre et friqué en train de faire des claquettes pile à côté de ses pompes, ça ouvre franchement un tas de perspectives sur nos capacités à tous.tes, pauvres primates. Entre la simple ambition de se lever le matin, lot d’un paquet de nos contemporain.es, et la sienne, on sent sourdre la puissance infinie, libératrice et parfaitement décomplexante de la marge.

J’avoue, contrairement à mon habitude, je n’ai pas lu et ne lirai pas le bouquin dont il est question et qui me semble avoir quelques « green flights » de retard.

Mais vu que je suis pourtant, moi aussi, en faveur de la mobilité, je vais faire œuvre de lutte contre la sédentarité, et vous inviter, après les claquettes de sapiens dominants peut-être un peu enivrés de leur toute puissance, à vous dérouiller les muscles en entendant chanter en chœur hasta los huevos, histoire de se rappeler qu’il y a moultes façons d’en avoir plein les bourses, mais que ça ne nous empêche pas de cultiver la joie !

Deux sons de croche

Me remettre à lire, lire comme quand j’étais adolescente, comme quand le temps s’étirait langoureusement et moi avec, sur la fraicheur d’un dessus de lit, à l’écart à l’étage dans le gîte loin du tintement des couverts, la tête au-dessus du bouquin et la main au-dessus des chips,

lire comme si je pouvais m’ensevelir sous ces pages, m’oublier dans les interlignes, comme si les littératures redevenaient ma grotte, mon antre et mon royaume, comme si je pouvais revenir à cette abstraction de la réalité qui était la mienne à l’époque, sans souci de l’effondrement, sans souci du sifflement significatif de cette cocotte-minute toute remplie de chair de poule, faire comme si la vie allait continuer de s’écouler tranquillou bilou

sans qu’il faille accélérer les stages de la débrouille et l’accroissement ou à défaut le maintien des compétences cognitives, booster sa mémoire, doubler, tripler, quadrupler les cordes à son arc pour en anticiper une espèce de luth, devenir soi-même objet de renaissance afin d’adoucir les mœurs à venir, éviter de glisser de branleuse en brainless, en soignant ses synapses face à ce synoptique agrégé de collapse afin de se parer et de se préparer, en avoir dans le crâne en avoir dans les tripes puisque ces deux trucs-là fonctionnent de concert
sans qu’il faille faire tout ça, donc.

Juste lire. Se délivrer de la pression. Se livrer à ce noble versant de procrastination. En attaquer la descente. Ou la montée, qui sait.

Alors, le lyre, ou la luth ?